07/03/2013

Le cinéaste et artiste libanais Nadim Mishlawi réinvente le documentaire

Son documentaire expérimental, Sector Zero, prochainement récompensé par l'Académie des Arts de Berlin

Industrie, Liban

Le cinéaste et artiste libanais Nadim Mishlawi réinvente le documentaire

La Quarantaine, un quartier isolé et souvent négligé de Beyrouth. Non loin de la voie rapide, on y aperçoit des usines abandonnées,  des centres commerciaux flambant neufs, des boîtes de nuits et quelques habitations avec au milieu un abattoir. Lorsque Nadim Mishlawi, cinéaste et artiste libanais a découvert l'histoire de ce lieu atypique, il a immédiatement souhaité en dresser le portrait dans son film Sector Zero. Le 18 mars, le film recevra un prix à l'Académie des Arts de Berlin.

La Quarantaine tire son nom de la station de quarantaine construite au début du 19ème siègle par les Egyptiens, à destination des voyageurs maritimes. Le lieu est ensuite devenu un camp de réfugiés arméniens dans les années 1920, pour évoluer en ce qu'il est aujourd'hui.

Qui est ce lieu ?

Nadim Mishlawi a voulu dès le départ entrer dans un rapport d'intimité avec la Quarantaine. Exercice pour le moins périlleux, il a souhaité raconter l'histoire d'un lieu plutôt que l'histoire des hommes qui l'ont fréquenté.

« Le personnage principal du film c'est la Quarantaine elle-même. J'ai voulu la filmer comme une personne à part entière, vue de différentes perspectives ».

Premier effet visuel pour parvenir à ce résultat, le film s'ouvre sur un plan d'espace vide, couvert par une voix off non identifiée. Les gros plans alternent avec des travellings sur des murs vides. Rares sont les plans généraux qui permettraient une identification générale du lieu, l'intimité prime.

Et pour explorer la Quarantaine sous sa forme historique, symbolique, psychologique et géographique, quelques intervenants : un architecte, un psychanalyste... Le lieu filmé est observé de l'extérieur, disséqué par des narrateurs dont les visages, sont rarement visibles. Les interviews ont été filmées en studio, loin de la Quarantaine, qui occupe pourtant la plus grande partie de l'espace visuel du film.

Réinventer le documentaire

Des procédés cinématographiques qui peuvent, de prime abord, surprendre le spectateur. Ce choix narratif est voulu et assumé par le créateur, qui nous confie rarement regarder des documentaires, qu'il estime manquer d'esthétisme : « Il y a trop de documentaires du style reportage télé, c'est toujours un peu la même chose. Je voulais faire quelque chose de différent, de plus cinématographique et créatif. J'ai pris un risque » .

Mêler une forme d'art au documentaire, une rencontre évidente pour cet ancien étudiant en cinéma et en arts. Pour son expérimentation, il a surtout travaillé sur l'association inattendue du son et de l'image. Des plans lents, contemplatifs, des sons travaillés uniquement en post-production, et parfois sans rapport logique avec l'image montrée. Nadim Mishlawi indique : « Cela détache les choses du réel et les rend plus personnelles.» Son modèle dans le genre reste Werner Herzog et ses «Lessons of Darkness ».

Son expérimentation esthétique aura payé, puisqu'il recevra le 18 mars un prix artistique de l'Académie des Arts de Berlin. La prestigieuse institution culturelle allemande a décidé cette année de mettre en avant le réalisateur de Sector Zero dans la catégorie « Film and Media Arts », avec une dotation de 5.000€ partagée avec un autre lauréat, le jeune réalisateur iranien Ali Samadi Ahadi.

Un coup de pouce pour les projets de Nadim Mishlawi, mais quel avenir peut-on espérer pour ce film contemplatif, à mi-chemin entre l'art et le documentaire ? Saura-t-il trouver son public ?

Un genre atypique, pour quelle audience ?

Le prix obtenu à Berlin a permis au réalisateur d'obtenir une certaine reconnaissance sur la scène internationale, et le film va être édité en DVD à Beyrouth et projeté en Tunisie. Pour autant, le créateur reste réaliste : « Ce n'est pas un film grand public. C'est difficile de distribuer ce genre de films, aussi bien dans la région qu'en Europe ».

Pour Nadim Mishlawi, la projection du film dans des musées ou des galeries d'art serait une alternative intéressante.

Il travaille également sur une version raccourcie de son œuvre et espère une diffusion télé. Et d'ajouter : « Ce genre de films manque. Nous n'expérimentons pas assez au Liban. Nous avons tendance à être trop conservateurs dans notre manière de faire des films. Nous avons tellement d'outils à disposition, il est temps de penser les choses différemment, d'une manière nouvelle ».

 

Anaïs Renevier

 

Sector Zero - bande-annonce :

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