06/03/2013

Lahcen Zinoun, cinéaste et poète marocain

« Ce n'est qu'en démocratie que l'art peu s'épanouir »

Maroc

Lahcen Zinoun, cinéaste et poète marocain

Lahcen Zinoun est un cinéaste marocain au parcours original : danseur chorégraphe, mélomane, poète… Danseur étoile, il travaille surtout à assurer à la danse moderne un ancrage dans un socle culturel authentique. Il vient au cinéma pour couronner ce cheminement vers un idéal où l’art n’hésite pas à intégrer la dimension humaine dans sa multitude et dans ses tourments. Il collabore à de nombreuses productions internationales (La dernière tentation du Christ de Martin Scorsese, Un thé au Sahara de Bernardo Bertolucci…) ainsi qu’a de nombreux cinéastes marocains. Avec les années 2000, il commence sa carrière de réalisateurs : trois courts métrages avant son premier long, La beauté éparpillée (2008) et en 2011, son deuxième long, Femme écrite.

Rencontre exclusive avec Lahcen Zinoun. 

 

Quelle place occupe le cinéma dans ta formation d’artiste, quels sont tes souvenirs cinéphiliques, les réalisateurs qui t’ont marqués ?

Quand on a été protégé par Terpsichore, bercé par Euterpe et grandi dans les bras de Melpomène on ne peut qu’envisager de s’exprimer par le septième art, son atout c’est de rassembler la Clio, la Calliope, l’Érato, la Thalie  etc…

Qui mieux que le septième art pour satisfaire sa propre apothéose. Lors de ma petite enfance comme tout un chacun,  j’ai été fasciné par Chaplin. Il avait le sens du tragique. Il dénonçait les injustices. Ce que j’avais surtout aimé en lui, c’est sa richesse du mouvement, mouvement dans le mouvement, son corps dans le mouvement cinématographique... Une démarche qui en elle-même est une danse, je dirais tout simplement "Quel génie !"

Bien plus tard j’ai découvert Bergman, mais les exemples de réalisateurs pourraient être septuplés (pour rester dans le septième art) pour illustrer à la fois la richesse et la diversité étonnante à travers le monde de tous ces créateurs.

Tes courts métrages sont marqués par des souvenirs autobiographiques : le piano, les rapports avec les parents, les souvenirs des années de plomb que tu as filmés d’une manière originale. Le cinéma est donc un moyen pour témoigner sur une réalité ?

C’est presque à  mon insu. L’objet de cette faillite qui m’a fourni le matériau de mes courts métrages. Une maturation qui m’a conduit, au fil du temps à combiner l’expression par le geste du corps et de la main et l’alternance des exploits et des défaites aboutissant à ce sentiment d’un avortement douloureux d’un projet esthétique faisant triompher dans l’imaginaire l’exigence du corps et de la danse sur celle de l’idée du dogme.

Mes trois courts métrages : Silence (2001), Piano (2002), et Faux pas (2003), où j’ai réalisé après coup, que le lien commun entre eux traduisant un processus de ma vie et de ma pratique : celui d’affronter dans la douleur et le défi les autoritarismes, celui de l’instituteur dans Silence, du père dans Piano et de l’autorité du pouvoir invisible dans Faux pas.

Ces autoritarismes s’exercent sur les corps et tentent d’étouffer toute capacité de son expression. Or, il est possible en dépit de ces résistances de s’exprimer aussi par la musique, par la danse et par les ressources inépuisables de l’imagination et de l’esthétique.

Oud El Ward est porté par une double ambition : restituer une quête et la traduire dans la manière de mettre en scène. Que peux-tu nous dire sur cette première expérience de long métrage ?

Oud El Ward est pour moi un essai, de mes propres blessures, une démonstration par la grâce et la résignation de Oud El Ward de la puissance de la musique face à l’omnipotence du Maître de la musique.

Comme vous l’avez constaté dans le film Oud El Ward, sa vie n’est qu’un hymne à la liberté où elle cherche à s’épanouir en tant qu’être humain, en tant que fibre d’artiste, et en tant que femme dans un monde où elle est un être invisible écrasé par cette pesanteur archaïque, enseveli sous le poids de son grade. Moment insolite d’une vision nostalgique à jouer avec le vertige.

C’est, je dois le reconnaître ma part autobiographique profonde qui rejaillit sur le film, et aussi, une forme de l’expression d’une vision personnelle du monde, invoquant peut-être abusivement la véracité de mes expériences intimes et «physiques.» Dans le cinéma, parfois, il est question d’un point de vue personnel, et peut être d’un égocentrisme dont l’effet esthétique veut rendre compte pour faire émerger mon JE afin qu’il devienne un JE collectif.

Comment s’est fait la rencontre avec feu Soukri (1) pour la préparation de Femme écrite ?

Ma  relation avec feu Mohamed Soukri, Bergman en était la cause. Soukri était discret dans sa souffrance, même son extrême sensibilité n’était qu’un silence insensé. Écorché vif, aucune main d’amour ne pouvait guérir sa blessure. Il m’avait souvent répété la phrase suivante de Rimbaud  « Ce n’est qu’au prix d’une ardente patience que nous pourrons conquérir la cité splendide qui donnera la lumière, la justice et la dignité à tous les hommes. Ainsi la poésie n’aura pas chanté en vain. »

C’était à Tanger, il y a quatre ans, j’avais proposé à Soukri un synopsis beau et sincère : celui de notre film Femme Écrite, en sorte une invitation au rêve. Un hymne à l’amour blessé. Je lui avais suggéré d’un ton libre l’écriture de ce scénario, osé et sans concession. Ma satisfaction était telle dès son accord de coécrire avec moi le scénario.

Durant nos rencontres pour l’écriture  de ce texte, nous  nous sommes rendu compte d’une plongée dans un univers étrange et mystérieux … Un univers onirique … où les personnages, les dialogues transcendant la réalité commune. En s’inscrivant dans un mouvement de va et vient entre le réel et la fiction, le scénario et le film auquel il prélude, crée le trouble chez le lecteur et déconcerte les non initiés.

En commun accord, nous avons opté pour un style non linéaire qui prend distance et liberté par rapport au temps et à l’espace, le réel et le fictionnel. Style encore une fois qui déconcerte. Bref, c’est enfin un réquisitoire en faveur d’une culture des signes et d’un peuple qui en est dépositaire.

Le casting occupe une place centrale dans ta mise en scène. Comment tu as mené le travail avec Abou Alkanater et Fatym Layachi ?

Le plus simplement du monde, faire comprendre à Ismail Abou Alkanater qu’il est Naim réalisateur et anthropologue spécialiste passionné des signes et des symboles. Qu’il tombe amoureux d’Adjou rôle incarné par Fatym, double de Mririda. Donc on s’était mis d’accord sur un Amour passionné, d’un corps et d’une âme qui se fondent en un signe, un corps écrit. L’amour d’un corps tatoué. C’était aussi simple que cela.

Quant à Fatym Layachi, sublime personne, je lui ai suggéré l’incarnation double puisque Adjou est la réplique, réelle et fantasmagorique, de Mririda, qui chante, danse et récite des poèmes dans un bordel. Mais aussi la dialectique fiction-réalité poussée à son extrême dans la jalousie naissante d’Adjou envers Mririda. Adjou, la double, est jalouse de l’amour fiction que son amant Naïm (le réalisateur) voue pour l’originale, Mririda. Adjou veut être cet original et non son double.

Ainsi nous avons travaillé dans l’harmonie exactement comme une partition musicale, les mélomanes me comprendront bien. A partir de la note « LA » du diapason, tous les acteurs se sont accordés à l’exception d’une seule personne dont je terrais le nom.

Tu as signé avec des intellectuels et des artistes un appel à sauvegarder la liberté d’expression. Y a-t-il péril en la demeure ?

J’ai cru savoir que notre cher pays avait appliqué la déclaration universelle des droits de l’homme !

Tous les pays sont à juste titre fiers de leurs artistes. Le créateur doit être préservé de l’humiliation. L’artiste est un citoyen comme un autre. Il a des dons spéciaux et un rôle particulier à jouer. L’imagination créatrice est loin d’être un luxe mais au contraire, elle est indispensable à la société. Présenter le miroir à la nature, montrer aux hommes comment ils vivent, donner le sens de leurs paroles et de leurs actes, étudier toutes choses, maintenir la tradition du passé, sonder l’avenir, instruire, critiquer, plaire, créer et révéler, tel est le rôle du créateur dans la société. Tournez nos regards vers le passé a travers le monde, vous allez constater que des œuvres ont été composées par des gens malades, comme par des gens bien portants, dans la guerre comme dans la paix sous des gouvernements éclairés comme sous la tyrannie, en prison comme en liberté.

Mais ce n’est que sous un régime démocratique que l’art et la création peuvent s’épanouir et se pérenniser. Pour ce faire, l’artiste doit avoir son génie et  sa liberté totale pour pouvoir créer. Être libre d’avoir les convictions politiques de son choix, ou même de n’en avoir aucune. Aujourd’hui et toujours, la création artistique, doit reprendre à son compte la revendication de Socrate. Le gouvernement devrait l’honorer, la subventionner même, et non seulement l’autoriser à critiquer l’état de toutes les manières, mais encore lui donner mission de le faire. Tel est, en effet, le service public qu’elle peut assurer, et, de nos jours, ce service semble plus que jamais nécessaire. J’ajoute malheureusement qu’il est plus facile de détruire une civilisation que de la reconstruire.

 

Mohammed Bakrim

 

1 : Mohamed Soukri, critique de cinéma a coécrit Femme écrite, décédé en 2012

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