20/02/2013

Interview à Emad Burnat, nominé aux Oscar

Entretien avec le réalisateur palestinien Emad Burnat

Evènements et festivals, Industrie, Activités des Contracts de Subvention, Palestine

Interview à Emad Burnat, nominé aux Oscar

En lice pour l'Oscar du meilleur film documentaire, le film Cinq caméras brisées raconte l’histoire des familles du village de Bil’in (Cisjordanie) qui s’unissent pour lutter ensemble contre la construction d’un mur par l’Etat d’Israël dans le village.

Il relate l’expérience personnelle de son réalisateur et caméraman Emad Burnat, dans ce combat auquel il a également pris part. Burnat a réalisé son film en collaboration avec le réalisateur et militant pacifiste israélien Guy Davidi dans une co-production franco-israélo-palestinienne. À travers son film, Burnat plonge le spectateur au cœur de la résistance populaire contre le mur qui a débuté en 2005 et qui consistait en une série de manifestations hebdomadaires à laquelle ont participé toutes les familles du village, aux côtés des militants pacifistes israéliens et étrangers. Burnat aussi s’est joint à ces manifestations, la caméra à la main… Celle-ci a dû être remplacée cinq fois au cours des 5 années de tournage. À plusieurs reprises, cette caméra a constitué pour son propriétaire un vrai bouclier protecteur, l’épargnant des balles tirées par les membres de l’armée israélienne.

Pendant ces 5 années, cette caméra a parcouru beaucoup de chemin dans le village et ses alentours et a immortalisé une quantité incroyable d’images. En tout, 700 heures d’enregistrement, auxquelles s’ajoutent 200 heures capturées par d’autres caméramans ont été utilisées pour la réalisation du film dont la durée ne dépasse pas 90 minutes. La caméra s’est submergée avec force et émotion dans le cours des événements, elle a vécu aux côtés de son propriétaire la naissance de Jibril, qui coïncide avec les toutes premières manifestations, sa croissance, ses développements et le moment où il s’est retrouvé debout, face à la mer à Tel Aviv. Dernière scène, symbole du rêve d’arriver un jour dans l’espace commun que scinde ce mur destiné à isoler le peuple palestinien.

Burnat raconte les événements au son de sa propre voix et en dialecte local. Il parle en toute spontanéité, émets des critiques à l’encontre de ses amis et à l’encontre des dirigeants palestiniens, il nous invite à entrer dans sa maison et nous présente sa famille qui a sincèrement joué le jeu dans la joie et parfois même dans la douleur, lors de ses emprisonnements, qui durèrent quelquefois plusieurs mois ; lors de ses blessures ; lors du décès de son ami, surnommé « l’éléphant », le martyr Bassem Abu Rahma, qui perdit la vie devant l’objectif de la caméra, alors occupée à filmer une des manifestations ; lors de l’arrestation de ses frères, de ses amis et des enfants du village… Son but est de témoigner, mais pas simplement : son témoignage se veut profond, intime et riche par ses détails.

Le film, projeté dans le monde entier et dont l’avant-première a eu lieu dans 12 pays simultanément, a déjà remporté 30 prix et a été nommé parmi les 5 films susceptibles de remporter l’Oscar du meilleur film documentaire le 24 février prochain.

Euromed Audiovisuel a rencontré Emad Burnat, ancien participant du programme de formation Greenhouse, afin qu’il nous parle de son expérience.

 

Que représente votre caméra à vos yeux ? Celle qui vous a accompagné et qui vous a même protégé de la mort.

« C’est mon moyen d’expression et de défense, et en même temps, elle se transforme en témoin des faits qui surviennent. Ma caméra était un élément à part entière dans le combat, elle a contribué à ma protection et à celle des manifestants. J’ai ressenti tout au fond de moi qu’elle était mon bouclier et qu’elle veillait sur moi mais quelques fois, les caméras provoquent un effet inverse, elles changent la vision des citoyens et des soldats et génèrent chez eux une réaction qui les poussent à nous tirer dessus. Je me suis attaché à elle, je l’ai considérée à la fois comme mon amie et comme mon arme que je dégaine pour me protéger au quotidien et que j’utilise à des fins humaines. »

Dans son film, Burnat présente sa vision de la réalité dans laquelle il vit en développant une critique osée autour des incidents qui ont lieu. Ses critiques s’adressent d’abord à la classe des dirigeants palestiniens et par rapport à son comportement face à la résistance populaire lancée et organisée par les villageois. Burnat confie que le texte original a été modifié à plusieurs reprises, qu’il y a ajouté son opinion personnelle de façon à compléter l‘information brute capturée par la caméra.

Comment commentez-vous cet aspect personnel et critique de votre travail ?

« Il est de notre devoir de présenter les choses de façon réaliste et appropriée aux développements des faits survenus. Chaque critique sur ce qui se passe doit rentrer dans le cadre du script, qu’elle concerne les politiciens, mes amis ou n’importe quelle critique qui me concerne moi. Ces critiques découlent toutes de la réalité et elles sont des éléments récurrents de notre discours dans la vie de tous les jours. Il faut que nous puissions exprimer des choses à propos de ce que nous vivons quotidiennement de façon naturelle et décomplexée, sans que nous ne ressentions un sentiment de peur. Tous ces détails ont apporté une image plus réelle et plus profonde au script. »

Qu’avez-vous ressenti lorsque vous avec appris la nouvelle de la nomination de votre film aux Oscars ?

« Comme vous savez, l’arrivée d’un film documentaire à sa nomination aux Oscars n’est vraiment pas facile et il y a des milliers de documentaires qui sont réalisés chaque année. Je pense que cette nomination est la preuve d’une grande réussite pour le film, pour le village ainsi que pour le combat des Palestiniens. Et sa projection lors du festival ouvre un espace très vaste pour la présentation et la clarification de l’image du combat que mène le peuple palestinien et cela créera de nouvelles impressions sur ce sujet et sur la réalité de l’occupation israélienne, et ce, au niveau mondial. Si le documentaire remporte l'Oscar, ce sera un moment historique pour l’histoire de la Palestine et du peuple palestinien. »

Selon vous, avez-vous des chances de remporter cet Oscar ?

« Un grand nombre de films concernant la cause palestinienne et la Palestine ont vu le jour dans le passé et quand on suit l’actualité, on se rend compte que ce qui se passe ici est constamment relayé dans le monde entier. Pour ces raisons, je pensais que les gens en avaient assez d’entendre de nos nouvelles. Cela a fait que je ne m’attendais pas du tout à ce que le film ait un tel succès et parfois encore maintenant cela m’étonne. Je ne m’attendais pas à ce qu’il provoque autant de réactions. Mais comme nous l’avons expliqué précédemment, il s’agit d’une expérience humaine racontée dans le moindre détail et de façon très intime. Cette particularité ne se retrouve pas dans la majorité des films qui traitent de la question palestinienne. »

Comment décririez-vous votre collaboration avec le réalisateur et activiste israélien Guy Davidi ? Et dans quelles mesures les habitants du village ont-ils collaboré à la réalisation du documentaire ?

« Ma collaboration sur le plan professionnel avec Guy Davidi s’inscrit dans le prolongement d’une relation de départ simplement humaine et après avoir appris à nous connaitre durant de longues années. Davidi est un militant pacifiste israélien, il est particulièrement actif dans notre village où on l’y rencontre très souvent. Après avoir cherché en vain un producteur je lui ai parlé de mon projet et lui ai demandé de m’aider en lui expliquant que ce qui me tenait à cœur était de porter à la vue du monde entier, à travers un film, la cause de mon village, et que notre message soit entendu. Notre collaboration a été des plus fructueuses et des plus efficaces, nous avons décidé de conserver la présentation du contenu du film selon mon point de vue personnel et de présenter l’expérience que j’ai traversée personnellement. Il est vrai que c’est moi qui ai transmis les faits et événements dans un langage cinématographique et dans un esprit de documentation mais le film est aussi le résultat de nos communs efforts et des échanges d’idées avec les habitants du village et des personnes étrangères à celui-ci qui ont accepté de partager leurs idées concernant différents aspects du film. »

Dans la presse israélienne, le film a été qualifié de « film israélien ». Mécontent de cette appropriation, Burnat commente : « La position de la presse israélienne, qui considère mon film comme un film israélien, m’a mis très mal à l’aise et m’a beaucoup irrité. Ils ont tout simplement effacé mon identité palestinienne. Ce film est un film palestinien et je ne démens pas ici la présence d’un partenaire israélien, ni celle d’un Français dans le processus de production, mais leur présence n’élimine pas le caractère palestinien de mon travail. » Il est important de rappeler ici qu’au moment où la presse israélienne publiait ces informations trompeuses, le réalisateur israélien Guy Davidi avait rétorqué que sa personne ne représentait pas Israël et que par conséquent sa contribution au film n’en faisait pas un film israélien. Selon lui l’histoire du film est une histoire palestinienne. Ces déclarations lui ont valu de fortes critiques et de nombreuses attaques en Israël, tout comme l’annonce de sa collaboration avec Burnat.

Pensez-vous que la diffusion du film en Israël aura un impact sur la société israélienne et sur sa façon de penser en ce qui concerne la cause palestinienne ?

« Mon but depuis le départ était de présenter ce film au peuple israélien. Après l’avoir projeté quelques fois là-bas et après qu’il ait été visionné par un public nombreux, des voix ont commencé à s’opposer au contenu du film. En même temps, il a également suscité un retour positif de la part de certains citoyens israéliens. Mais je ne crois pas que, grâce à ce film ou à un autre, il faille espérer des perspectives de changement dans la société israélienne où l’évolution des mentalités ne s’opère pas de manière facile. De plus, il n’existe malheureusement pas, pour l’instant, une part assez grande de la société israélienne qui s’anime à soutenir et à défendre les droits du peuple palestinien. »

 

Heba Zoabi

 

Pour lire l’article original en arabe, veuillez cliquer ici.

Crédit photo : Jamal Aruri

 

Cinq caméras brisées - bande-annonce :

 

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